Un silence lourd, étouffant, s’abattit sur la salle d’audience comble. L’espace d’un battement de cœur, on eût dit que chaque âme présente avait oublié jusqu’à l’art de respirer.
Tous les regards convergèrent vers une minuscule silhouette qui s’avançait vers l’estrade : une fillette de cinq ans, aux cheveux bruns en bataille, manifestement privés de peigne depuis des heures. Ses petites chaussures grinçaient en cadence sur le parquet impeccablement ciré, contraste aigu avec la solennité du lieu. La robe usée qu’elle portait flottait autour de son corps frêle, trop grande de deux tailles pour ses épaules fragiles.
La juge Catherine Westbrook siégeait en hauteur derrière l’imposant bureau de bois sombre. Son corps, depuis trois ans, était confiné au fauteuil roulant devenu sa prison. Ses mains agrippaient les accoudoirs ; ses jointures blanchissaient sur le cuir noir.
En vingt années de magistrature, Catherine avait contemplé toute l’étendue de la misère humaine et des mensonges les plus raffinés. Mais jamais encore elle n’avait vu un enfant si jeune s’approcher du banc au cours d’un procès criminel.
La fillette s’arrêta, leva les yeux. Ses prunelles vert vif étincelaient d’une intensité presque irréelle. Elle inspira profondément ; sa petite poitrine se souleva, puis retomba. Quand elle parla, sa voix, étonnamment claire, porta jusqu’au dernier rang.
— Madame la juge, dit-elle en posant ses mains tremblantes sur le bois sombre du pupitre, si vous laissez mon papa partir libre, je vous promets que je ferai remarcher vos jambes.
La réaction fut immédiate.
La salle explosa en un tumulte de soupirs, de rires nerveux et de chuchotements incrédules. On se montrait l’enfant du doigt, on secouait la tête devant l’absurdité de la scène. Certains la regardaient avec une pitié profonde, n’y voyant qu’une petite fille perdue, incapable de saisir la gravité de la justice ou l’irréversibilité d’un handicap.
Mais la juge Catherine Westbrook ne rit pas. Elle fixa l’enfant, les yeux agrandis par la stupeur. Sous ses côtes, quelque chose frissonna — une sensation étrange qu’elle n’avait plus ressentie depuis des années.
Pour comprendre comment un tel instant avait pu advenir, il fallait remonter trois semaines en arrière, là où le cauchemar avait commencé.
Trois semaines plus tôt, Robert Mitchell n’était qu’un homme laborieux, tentant de garder la tête hors de l’eau. Ouvrier du bâtiment, il aimait sa fille, Lily, plus que sa propre vie. Chaque matin, à cinq heures précises, il se levait pour lui préparer le petit-déjeuner, déposait un baiser sur son front avant de rejoindre le chantier.
Veuf depuis que Lily avait deux ans, il affrontait seul les eaux agitées de la paternité. Sa petite n’était pas comme les autres enfants : elle souffrait d’un asthme sévère qui transformait chaque hiver en épreuve d’angoisse.
Il y avait des nuits où elle se réveillait haletante, la poitrine soulevée d’efforts désespérés pour arracher l’air à ses poumons. Alors Robert la prenait contre lui, la berçait doucement, murmurait des berceuses jusqu’à ce que la terreur reflue et que sa respiration retrouve un rythme plus paisible.
Les médicaments indispensables à sa survie coûtaient une fortune.
Robert acceptait toutes les heures supplémentaires possibles, travaillait jusqu’à l’épuisement, mais son salaire suffisait à peine à payer le loyer et l’électricité. Les factures médicales s’empilaient. Il avait vendu tout ce qu’il possédait de valeur : sa voiture, sa montre, jusqu’à son alliance — ultime lien tangible avec son épouse disparue.
Puis vint ce mardi glacial.
Lily se réveilla brûlante de fièvre, une chaleur qui semblait irradier jusqu’à ses os. Elle peinait à garder les yeux ouverts, son petit corps inerte contre les draps.
Quand Robert posa la main sur son front, la panique le traversa comme une vague glacée.
— Papa, murmura Lily d’une voix rauque et affaiblie, j’ai du mal à respirer…
Le cœur de Robert se brisa. Il savait qu’elle avait besoin d’un traitement immédiat.
Mais la réalité le gifla : il avait dépensé ses vingt derniers dollars la veille pour acheter de quoi manger. La pharmacie fonctionnait sans exception : pas d’argent, pas de médicament. L’hôpital exigerait une assurance qu’il n’avait pas.
Dans un ultime espoir, il appela son employeur, Monsieur Peterson, suppliant une avance sur salaire.
— Robert, j’aimerais pouvoir t’aider, répondit la voix métallique à travers le combiné. Mais la politique de l’entreprise interdit les avances. Tu le sais.
Robert raccrocha et s’effondra à genoux près du lit de Lily. Il regardait sa poitrine se soulever avec peine. Ses lèvres prenaient une teinte bleutée terrifiante, ses petites mains tremblaient. Il comprit, avec une certitude glaciale, que sans médicament, elle risquait de ne pas passer la nuit.
Ce soir-là, après que Lily se fut endormie d’un sommeil agité, Robert prit la décision la plus douloureuse de son existence.
Il enfila sa vieille veste élimée, embrassa le front brûlant de sa fille et sortit dans l’air mordant.
La pharmacie de la rue Elm était encore animée à vingt heures. Des familles achetaient des remèdes contre la grippe, des personnes âgées récupéraient leurs ordonnances, des adolescents flânaient devant les pastilles pour la gorge.
Robert resta dix longues minutes devant les portes automatiques vitrées. Ses mains ne tremblaient pas à cause du froid, mais de la peur pure.
C’était un homme honnête. Il n’avait jamais volé quoi que ce soit. Pourtant, l’image des lèvres bleuies de sa fille le poussa au-delà de toute limite.
Il abaissa sa casquette sur ses yeux et franchit le seuil, sous la lumière crue des néons.